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Une maison bien tenue
Marie Delorme1901
Alors, cette femme incomparable, il nous la montre dans son intérieur, « où règne une loi de douceur et de justice ». Il dit ce qu’elle est pour son mari, pour ses enfants, pour sa patrie même, car « son époux est illustre quand il siège dans les conseils aux portes de la ville ». Il vante ses riches tentures de tapisserie, ses vêtements de lin et de pourpre et cette main habile et ferme qui « sait mener à bien les rudes tâches et guider le fuseau agile ».
Il nous dit encore, au logis, « sa lampe qui brûle pendant la nuit pour éclairer son labeur », et, au dehors, la vigne qu’elle a plantée, le champ qu’elle a acheté du fruit de son travail ». Il termine enfin ce long et glorieux éloge par ces paroles d’une sublime simplicité :
« Ses enfants se sont levés et l’ont, devant tous, proclamée heureuse ! Son mari s’est levé à son tour, et lui a dit :
« — Beaucoup de filles ont amassé des richesses, mais vous les avez toutes surpassées.
« La grâce est trompeuse et la beauté est vaine. La femme qui craint le Seigneur est celle qui sera louée.
« Que les biens qu’elle a gagnés lui appartiennent et que ses propres œuvres la louent dans l’assemblée des Juges[1] ! »
[1] Salomon, Les Proverbes, chap. XXXI.
Mes lectrices, sans exception, je le suppose du moins, admirent « la femme forte » et voudraient lui ressembler.
Il y a pourtant des natures qui ne se sentent aucune vocation pour le rôle de femme forte.
« La femme forte ! dira Mlle A…, à quoi ça peut-il bien ressembler ? Je ne me l’imagine qu’avec de gros souliers, des mains rouges, un chapeau à la mode d’avant-hier, une robe taillée comme dans un sac.
— Oh ! la femme forte ! s’écrie Mlle B… N’en parlons pas, voulez-vous ? Ni art, ni poésie, ni esthétique, ni musique ! En revanche, des livres de ménage à n’en plus finir, un gros trousseau de clefs en poche et même, horror ! un manche de casserole en main !…
— La femme forte !… soupire Mlle C…, c’est très beau, certainement… mais c’est si difficile !… Et ça doit être si fatigant ! Il faut vraiment une santé à toute épreuve… et puis des aptitudes particulières, et puis… ça n’est pas très féminin. Pas ombre de grâce, de charme, de fantaisie…
— Nous deviendrons « femmes fortes » quand nous serons mariées, disent Mlles D…, E…, F…, mieux intentionnées, mais, au fond, tout aussi rebelles. Vous nous parlez trop tôt de ces choses-là ! Pour l’instant « maman » se charge d’être la femme forte de la maison. Il y en a assez d’une !
« D’ailleurs, comment voulez-vous qu’à nos cours de dessin, de pastel, d’aquarelle, de peinture, de piano, de chant, de diction, etc., etc., etc., qu’aux visites, aux réceptions, aux courses dans les magasins, aux petits chapeaux à chiffonner, aux petites robes à essayer, aux petits corsages à froufrouter, nous ajoutions encore le souci d’être des femmes fortes ? Nous voyez-vous « venant de loin, chargées de provisions comme un vaisseau marchand », ou encore « distribuant les tâches à nos serviteurs », ou encore « observant dans la maison jusqu’à la trace des pas ! »
Et pourquoi non ?
J’en connais qui le font, et ne s’en trouvent point plus mal.
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