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Sanguines

Pierre Louÿs1903

Nous, par respect pour son grand âge et pour sa grande gloire plus vénérable encore, nous nous tenions debout en face de sa personne,[p. 4] adossés à deux cyprès noirs et n'osant ouvrir la bouche alors qu'il ne disait rien.

Immobiles, nous le considérions avec une sorte de piété dont il semblait avoir conscience. Nous lui savions gré de survivre à tous ceux que nous aurions voulu connaître; nous l'aimions de se montrer à nous, simples enfants nés trop tard pour entendre les voix héroïques; et, pressentant les jours prochains où personne ne le verrait plus, nous cherchions en silence les invisibles liens qui l'unissaient à son œuvre éclatante. Ce front avait conçu, ce pouce avait modelé dans l'argile de l'ébauche, une frise et douze statues pour le tombeau de Mausole, les cinq colosses dressés devant la ville de Rhodes, le Taureau de Pasiphaé qui fait rêver les yeux des femmes, le formidable Apollon de bronze et le Séleucos Triomphant de la nouvelle capitale... Plus je contemplais leur auteur, et plus il me paraissait que les dieux avaient dû façonner de leurs mains ce sculpteur de la lumière, avant de descendre[p. 5] jusqu'à lui pour qu'il les révélât aux hommes.

Tout à coup, un pas de course, un sifflet, un cri de gaieté: le petit Ophélion bondit entre nous.

—Bryaxis! fit-il. Ecoute ce que toute la ville sait déjà. Si je suis le premier à te l'apprendre, je déposerai une fève devant l'Artémis... Mais d'abord, salut! J'avais oublié.

Vite, il nous fit du coin de l'œil un clignement qui pouvait passer aussi pour un salut, à moins que cela ne voulût dire: préparez-vous bien. Et aussitôt, il commença:

—Tu savais, mon bon vieux, que Clésidès faisait le portrait de la Reine?

—On m'en avait parlé.

—Mais la fin de l'histoire, on te l'a dite aussi?

—Il y a donc une histoire?

—S'il y en a une! Tu ne sais rien! Clésidès était venu tout exprès d'Athènes, il y a huit[p. 6] jours. On l'amène au palais, la Reine n'était pas prête! elle se permettait d'être en retard. Enfin elle se montre, salue à peine son peintre, et pose... si l'on peut appeler cela poser. Il paraît qu'elle remuait tout le temps, sous prétexte que l'amour lui avait donné des crampes. Clésidès dessinait tant bien que mal, au vol des gestes, et de très méchante humeur, comme tu peux l'imaginer. Son esquisse même n'était pas faite, quand voici la Reine qui se retourne et déclare qu'elle veut poser de dos!

—Sans raison?

—Parce que son dos, disait-elle, est aussi parfait que le reste et doit figurer dans le tableau. Clésidès a beau protester qu'il est peintre et non statuaire, qu'on ne tourne pas derrière un panneau et qu'on ne peut dessiner une femme vue de tous les côtés sur la même planche, elle répond que c'est sa volonté, que les lois de l'art ne sont pas les siennes, qu'elle a vu le portrait de sa sœur en Perséphone, de sa mère en Dêmêtêr, et qu'elle, Stratonice, à[p. 7] elle toute seule, posera pour les Trois Grâces.

—Ce n'est pas bête, dit Bryaxis.

Notre camarade s'offusqua.

—Pourtant si Clésidès avait répondu non? Il en était libre, je pense. On ne donne pas d'ordres à un artiste. Cette petite en use avec nous d'une façon que nous ne supporterons pas. Jamais son père n'aurait fait cela! Lorsqu'il mit le siège devant Rhodes où Protogène travaillait son Iasyle...

—Je sais, dit Bryaxis. Continue.

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