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Roi de Camargue
Jean Aicard1890
I
Une ombre, tout à coup, obstrua la fenêtre étroite. Livette, qui allait et venait, mettant la table pour le souper, dans cette salle basse de la ferme du Château d’Avignon, jeta un petit cri de peur et leva les yeux.
La jeune fille avait deviné, senti, que ce n’était père ni grand’mère, ni personne amie, qui s’amusait à la surprendre si brusquement, mais bien une personne étrangère.
Plus étrangère, ce n’était guère possible!... Mais comment les chiens n’avaient-ils pas jappé?... Ah! cette Camargue, elle est bien mal fréquentée, en cette saison surtout, vers la fin du mois de mai, à cause de la fête des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire, comme une foire, tant de gens, dupes et voleurs, tant de bohémiens malfaisants!...
La figure qui, du dehors, s’était accoudée à la fenêtre, obstruant le jour, apparaissait à Livette en ombre noire durement découpée sur le bleu du ciel; mais, aux cheveux crespelés, lourds, encerclés d’un{2} clinquant de cuivre, à la forme générale du buste, aux anneaux des oreilles très grands, au bas desquels se balançait une amulette, Livette avait reconnu certaine bohémienne que tout le monde appelait la Reine, et qui, depuis bientôt deux semaines, apparaissait aux gens sur des points de l’île fort éloignés les uns des autres, inattendue toujours, comme surgissant des fossés, des touffes d’ajonc, de l’eau des marais, pour dire aux travailleurs, aux femmes de préférence: «Donnez-moi ceci ou cela,» car la reine, le plus souvent, n’acceptait pas ce qu’on lui voulait offrir, mais seulement ce qu’elle voulait qu’on lui offrit.
—Donne-moi, Livette, un peu d’huile dans une bouteille, dit la jeune bohémienne en dardant sur la jolie demoiselle, aux cheveux clairs, filés de soleil, un regard de flamme noire.
Livette, si charitable en toute occasion, se sentit tout de suite en garde contre cette vagabonde qui savait son nom. Son père et sa grand’mère étaient allés à Arles, pour voir le notaire qui aurait à s’occuper bientôt de son mariage avec Renaud, le plus fier «gardian» de toute la Camargue. Elle était seule à la maison. La méfiance lui donna la force de refuser.
—Notre Camargue n’est pas un pays d’oliviers. L’huile est rare ici, dit-elle sèchement. Je n’en ai pas.{3}
—J’en vois pourtant dans la jarre qui est au bas de l’armoire, à côté de celle de l’eau.
Vivement, Livette se retourna vers l’armoire. Elle était fermée; mais, en effet, c’est là qu’était, dans une jarre, à côté de celle où l’on gardait l’eau du Rhône pour les besoins de la journée, la provision d’huile d’olive.
—Je ne sais, dit Livette, ce que vous voulez dire.
—Le mensonge est sorti de tes lèvres comme un vilain bourdon noir d’une fleur de jardin, petite! fit la figure toujours immobile, accoudée lourdement, et visiblement décidée à demeurer là. Où j’ai dit, l’huile se trouve, et plus de vingt-cinq litres; je vois cela d’ici. Allons, allons, prends une bouteille claire et l’entonnoir de fer-blanc, et me donne vitement ce que je désire. Je te dirai, en échange, ce que je vois dans ton avenir.
—Ce que Dieu ne veut pas qu’on sache, c’est, dit Livette, péché mortel de vouloir l’apprendre, et vous pouvez deviner que l’huile se garde dans les armoires, sans être plus sorcière que moi. Passez, femme, votre chemin. Je peux, si vous voulez, vous donner de ce pain, pétri chez nous cette nuit, mais d’huile, je vous dis, je n’en ai pas.
—Et pourquoi t’appelle-t-on Livette, dit la Reine tranquillement, sinon à cause du champ de vieux{4} oliviers,—les plus vieux et les plus beaux du pays,—que possède, près d’Avignon, ton père? Là, tu es née. Là, tu es restée jusqu’à dix ans, et depuis cet âge,—voilà sept ans, ce qui est un nombre,—tu es venue ici, où, par le maître avignonnais, de ce «Château d’Avignon», le plus beau de toute la Camargue, ton père a été nommé fermier, directeur des gardians, commandant de tout...—«Livettes! livettes!» ainsi tu demandais des olivettes, des olives,—quand tu étais toute petite. Tu les aimais beaucoup, et le surnom t’en est resté.... Joli surnom, ma foi, et qui te va bien, car si tu n’es pas brune comme l’olive mûre, tu es blonde comme l’huile vierge, une perle d’ambre au soleil, et puis tu es fruit vert encore. Ovale est ton visage, et non pas tout rond bêtement comme une pomme normande. Tu as la pâleur des feuilles d’olivier vues par-dessous.... Et de les voir ainsi bientôt, mignonne, c’est la grâce que je te souhaite, comme disent les curés de vos chapelles, où l’on nous reçoit par pitié.... Sois comme eux pitoyable au nom de ton Dieu Jésus-Christ, et vitement, je te dis, donne-moi de ton huile..., au nom de l’extrême-onction, et du jardin de l’agonie!
La bohémienne avait dit tout cela d’un trait, d’une voix monotone, sourde, comme étouffée, puis ce fut brusquement, d’une voix haute et sifflante, saccadée,{5} qu’elle ajouta: «Comprends-tu ce que je te dis?» Et elle mit dans ces simples paroles une violence d’autorité extraordinaire... Livette fit un grand signe de croix.
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