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Naples

Matilde Serao1908

LES LÉGENDES

I La ville de l’amour.

Il nous manque, à nous, les noires forêts du Nord, les noires forêts de sapins, dont l’ouragan fait tordre les branches comme des bras de géants désespérés ; il nous manque, à nous, la pureté immaculée de la neige, qui donne le vertige de la blancheur ; il nous manque, à nous, les rochers âpres et rudes, aux durs profils ; il nous manque la mer livide et orageuse. Sur nos champs mouillés de rosée, les elfes ne viennent pas dérouler leur ronde magique ; les Walkyries, amoureuses des hommes, ne descendent pas des montagnes lointaines sur leurs chevaux rapides ; les pâles roussalkas ne paraissent pas à l’orée des bois ; les lavandières maudites ne battent pas leur linge humide au bord des étangs et le lutin Kelpis ne saute pas en croupe du cavalier égaré.

Là-bas, une nature presque idéale, brumeuse, mélancolique, inspire aux hommes des songes étranges ; ici, une nature positive, sans brouillard, ardente, desséchée, éternellement belle, éternellement lumineuse, nous fait vivre dans la joie ou dans la douleur de la réalité. Là-bas, on rêve dans la vie ; ici, on vit dans un rêve qui est la vie elle-même. Là-bas, les tristes et solitaires plaisirs de l’imagination créent un monde chimérique ; ici, c’est la fête complète d’un monde qui existe. Aussi nos légendes ont un caractère profondément humain, profondément sensible, qui les met au-dessus du temps et de l’espace. Seulement, pour atteindre à une suprême idéalité, elles ont besoin du mysticisme — de ce mysticisme qui est tout ensemble, la folie de l’âme et l’ivresse homicide du corps ; de ce mysticisme qui est la foi, la pensée, l’amour, l’art, à travers tous les siècles, dans tous les pays ; de ce mysticisme qui est le plus haut point divin auquel puisse atteindre une existence humaine. Mais à ce drame, à cette victoire sanglante de l’esprit sur le corps, il faut ajouter un autre drame plus humain, plus puissant, où le sentiment et la pensée ne dominent pas la vie, mais s’y pénètrent et s’y fondent ; où l’homme ne tue pas une partie de lui-même pour l’exaltation de l’autre, mais où tout est passion, enthousiasme et triomphe : c’est le drame de l’amour ! Nos légendes sont des légendes d’amour, et Naples a été créée par l’amour.

Cimon aimait une jeune Grecque. En vérité, elle était bien séduisante : c’était l’image de la forte et saine beauté qu’eurent Junon et Minerve, auxquelles elle ressemblait. Elle avait le front bas et étroit des déesses, les grands yeux noirs, la bouche voluptueuse, la chaude blancheur du teint, le merveilleux accord de la grâce et de la souplesse dans un corps admirable de formes, et une expression d’une majestueuse sérénité. Elle s’appelait Parthénope, ce qui dans la douce langue grecque veut dire : Vierge. Elle aimait à aller s’asseoir sur une roche élevée, fixant son fier regard sur la mer, perdu dans la contemplation des glauques horizons de la mer Ionienne. Elle ne s’inquiétait guère du vent marin, qui faisait battre son peplôs comme l’aile d’un oiseau épouvanté ; elle n’entendait pas la sourde rumeur des ondes qui frappaient le rocher et le creusaient peu à peu sous leur battement répété. Son âme commençait par se plonger dans une pensée : au delà de cette mer, loin, très loin, là-bas où l’horizon se courbe, il y avait d’autres régions et d’autres pays, il y avait l’Inconnu, le Merveilleux, l’Infini… Puis, cette pensée s’élargissait et son imagination se perdait dans un rêve sans fin ; la jeune fille sentait grandir en elle la puissance de son âme, et, dressée sur ses pieds, elle croyait toucher le ciel de la tête et serrer, dans une étreinte surhumaine, le monde entier sur son sein. Mais bientôt ces songes s’évanouirent. Elle se prit à aimer Cimon, avec cet amour fort et impérieux de la vierge qui se transforme en femme.

Par une nuit d’été, par une nuit blanche et blonde, Cimon parla à la bien-aimée :

— Parthénope, veux-tu me suivre ?

— Partons, mon amour.

— Ton père te refuse à ma couche, ô ma très suave : Eumée veut te donner son fils comme époux. L’aimes-tu ?

— C’est toi que j’aime, Cimon.

— Louée soit Vénus, et merci à toi, sa fille chérie ! Pense donc quel affreux cauchemar serait la vie si nous étions séparés et, quoique jeunes encore, nous souhaiterions les noires ombres du Styx. Veux-tu venir avec moi, Parthénope ?

— Je suis ton esclave, amour.

— Penses-y bien : il faut oublier le visage de ton père, effacer sur tes joues le baiser de tes sœurs, fuir tes tendres amies, abandonner ton toit…

— Partons, Cimon.

— Partir, ô ma très douce, partir pour un voyage long et pénible, sur la mer perfide, par une route inconnue, vers un but ignoré ; partir, sans espoir de retour, en se confiant aux flots, toujours ennemis des amants ; partir pour aller loin, très loin, sur des terres inhospitalières, brunes, où l’hiver est éternel, où le pâle soleil est enveloppé de brumes, où l’homme n’aime pas l’homme, où il n’y a pas de jardins, où il n’y a pas de roses, où il n’y a pas de temples…

Mais dans les grands yeux noirs de Parthénope brillait la triomphante clarté de l’amour et dans la voix harmonieuse vibrait la passion toute-puissante :

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