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Mademoiselle de Cérignan

Maurice Sand1879

I

Je venais de passer avec mon grade de chef de demi-brigade, nous disons aujourd'hui colonel, dans le 3e régiment de dragons, lorsque, vers la fin d'avril 1798 (floréal an VI), je reçus du général Desaix, qui commandait notre division, l'ordre de quitter la garnison de Florence pour aller m'embarquer à Civita-Vecchia avec mes hommes. Je bouclai ma malle et je partis, suivi de mon brosseur, le fidèle Guidamour, qui, comme moi, du 1er chasseurs à cheval, avait permuté dans le 3e dragons. Nous dûmes, tout en laissant nos chevaux, emporter nos selles et nos harnais. Là où nous allions, nous trouverions apparemment des montures supérieures aux nôtres.

Où allions-nous? En Angleterre, probablement, opérer la descente projetée depuis quelques mois par le général Bonaparte, puisque notre division faisait partie de l'aile gauche de l'armée dite d'Angleterre.

Je retrouvai mon ami Hector Dubertet à bord de la frégate l'Artémise, qui reçut dans ses flancs mon régiment démonté. Dubertet était mon plus ancien camarade; nos familles étaient intimement liées; nous étions entrés au collége le même jour. C'est avec lui que, le 22 juillet 1792, je m'étais enrôlé volontaire sur l'estrade du Pont-Neuf; avec lui que j'avais fait campagne et passé dans la cavalerie à Cambrai; avec lui enfin que j'avais enlevé la redoute d'Aldenhaven, en Allemagne, et que j'avais continué la guerre jusqu'à la paix de 1795[A].

Depuis ce moment, je l'avais perdu de vue. Ce fut une véritable joie pour moi de le retrouver frais et dispos, bien que le joyeux camarade, le beau chanteur de table et le grand conteur de facéties qui avait fait les délices du régiment, fût, sous ses habits bourgeois, beaucoup moins brillant et que sa physionomie eût perdu de son éclat et de sa franchise, à tel point que je ne le reconnus pas tout de suite.

—Haudouin! s'écria-t-il en me sautant au cou: j'étais bien sûr de te retrouver au nombre des cavaliers d'élite que le général en chef a choisis pour faire partie de l'expédition.

—Mais toi, lui dis-je, tu as donc quitté l'état militaire?

—À peu près; j'ai été mis à la disposition du général Bonaparte, qui m'a attaché à la commission des arts, et m'a envoyé à Rome prendre le matériel des imprimeries grecques et arabes de la Propagande, rassemblé par Monge d'après l'ordre du gouvernement. Je viens d'embarquer tout cela, ainsi qu'une troupe d'interprètes et d'ouvriers imprimeurs.

—Mais à quoi nous serviront ces langues orientales avec les Anglais? Ah! j'y suis, nous allons dans l'Inde secourir le sultan Tipoo-Saëb contre la perfide Albion?

—Nous allons d'abord conquérir l'Égypte, au pouvoir des beys mameluks qui favorisent le commerce anglais, et de là nous irons probablement dans l'Inde porter à l'Angleterre le coup le plus sensible en ruinant ses colonies.

—Très-bien! allons conquérir l'Égypte!

Il m'apprit aussi que le général en chef emmenait avec lui une centaine de savants, d'artistes, d'ingénieurs, de géographes, parmi lesquels il me cita des noms déjà illustres, ou qui le devinrent par la suite: Monge, Berthollet, Fourier, Denon, Geoffroy Saint-Hilaire, les médecins Desgenettes, Larrey, Dubois et l'amiral Brueys. Parmi les généraux qui avaient voulu s'attacher à la fortune de Bonaparte, il nomma Desaix, Menou, Reynier, Davoust et Kléber, que j'avais vu à Mayence alors que j'y avais été porter les ordres du général Houchard.

Une jeune femme qui brillait plus par la fraîcheur de sa carnation que par la régularité de ses traits, douée d'un léger embonpoint et dans une toilette des plus exagérées, sortit en ce moment de la cabine d'arrière. Elle vint à nous, et, s'adressant à Dubertet:

—Hector, lui dit-elle, cet embarquement se fait sans aucun ordre. On a fourré les caisses qui contiennent mes effets à fond de cale. C'est insupportable! Je ne puis cependant pas garder la toilette que j'ai sur moi pendant toute la traversée.

—Ma chère Sylvie, calmez-vous, lui répondit mon ami, je vais donner des ordres pour que vos chiffons vous soient rendus.

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