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Les Derniers Paysans · I

Émile Souvestre1851

La vie isolée des paysans et leur éducation toute traditionnelle, ont longtemps conservé dans nos campagnes les croyances, les usages et jusqu’aux costumes du passé; mais là comme partout, le vent du siècle commence à souffler; les institutions et les découvertes modernes ont rompu la barrière qui séparait les champs de la ville. Enlevé par la conscription à sa charrue, le jeune laboureur est devenu, pour un temps, marin ou soldat; la vapeur qui attache les ailes de la foudre aux merveilles de la civilisation, les a lancées jusqu’aux plus lointaines provinces; les retentissements de la presse arrivent de proche en proche au haut des montagnes ou au fond des vallées, et la vie politique, subitement éveillée, court comme une étincelle électrique du village à la ferme solitaire. Les paysans d’autrefois vont disparaître pour faire place à une population nouvelle!

L’auteur de ce livre, élevé parmi eux, et longtemps témoin de leurs mœurs exceptionnelles, a cru qu’il n’était point sans intérêt d’en recueillir les dernières expressions. Il a choisi dans ses souvenirs les scènes, les lieux, les personnages qui lui paraissaient refléter plus vivement les naïves fantaisies du passé. Les six Pastorales dans lesquelles il a groupé ces derniers aspects de la vie agreste, sont comme six paysages étudiés au soleil couchant de la poésie populaire; on y trouvera tout le monde fantastique créé par cette muse des champs et des forêts, qui, après tout, n’a fait que traduire, dans une mythologie enfantine, les éternelles aspirations de l’humanité elle-même. Que demandent, en effet, tous nos rêves?

A sortir des bornes du réel;

A conquérir le bonheur terrestre;

A vivre par delà le cercueil;

A comprendre la merveilleuse création au milieu de laquelle Dieu nous a placés.

Or, le premier de ces instincts a créé les sorciers, les fées, les lutins, tous les êtres surnaturels qui ont renversé les barrières entre le fait et la pensée;

Le second a fait naître les croyances aux trésors cachés, aux talismans, aux dons merveilleux;

Le troisième a brisé les portes de la mort et rendu l’immortalité palpable, en donnant une apparence aux âmes disparues;

Le dernier a établi une solidarité mystérieuse entre nous et la nature; il a cherché une signification au cri de l’oiseau, au langage, au bruit du vent; une explication à tous les murmures du ciel, de la terre et des eaux.

L’imagination populaire a ainsi placé l’homme au centre d’un monde invisible qui le secourt ou le menace tour à tour. C’est dans ce monde, dont le paysan seul a conservé la conscience, que nous avons voulu le montrer. L’admirable peintre auquel on doit Jeanne, la Mare au Diable, la Petite Fadette, a révélé, dans des tableaux incomparables, le côté de poésie sentimentale des campagnes; nous essayons quelques esquisses qui en indiquent le côté fantastique. Au-dessous et bien loin des pages de Raphaël, il reste encore une modeste place pour la gravure au trait de l’artiste obscur qui, à défaut de plus haut mérite, a celui d’avoir vu et senti.

PREMIER RÉCIT. Le Sorcier du Petit-haule. I.

Le charme que prennent les faits et les idées dans les lointaines perspectives du passé est un phénomène connu de tout le monde, mais qui, pour quelques hommes, va jusqu’à la fascination. Attirés, non vers un résultat particulier de la société antique, mais vers l’antiquité elle-même, ils aiment ce qui a été, comme d’autres ce qui sera. Pour les uns et pour les autres, en effet, c’est la même aspiration passionnée vers l’idéal: regretter le passé ou appeler l’avenir, n’est-ce point toujours protester contre le présent?

Toutefois l’ardeur de ceux pour qui la rouille des âges est un aimant, a quelque chose de plus patient et de plus tenace. Semblables à ce vieux garde-chasse qui, en promenant les voyageurs à travers les débris du château de Woodstock, leur explique les salles détruites, leur vante les tapisseries absentes et se découvre au nom des illustres maîtres depuis longtemps réduits en poussière, ils se font les pieux gardiens des siècles écoulés et mettent toute leur joie à en retrouver les traces. Ne leur demandez ni ce qui se passe aujourd’hui ni ce qui se prépare pour demain; mais interrogez-les sur les croyances, les proverbes ou les contes des ancêtres: chaque pierre moussue dressée aux bords des chemins sera pour eux l’occasion d’une histoire, chaque vieux refrain chanté dans les pâtures réveillera un souvenir; archivistes de la tradition vivante, ils vous feront parcourir le recueil de cette poésie populaire dont ils ont su recomposer, feuille à feuille, un curieux exemplaire.

Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade de capitaine, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi par bonhomie.

—Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il naïvement.—En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que capitaine. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction semblait plus vraisemblable que la vérité.

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