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Le Peuple du Pôle

Charles Derennes1907

PROLOGUE

Ceci n’est qu’une manière de préface et, dans les chapitres qui suivront, ce n’est pas moi qui raconterai l’histoire. Mais comme les révélations que contient ce livre vont à l’encontre d’un vieux préjugé de l’orgueil humain, il serait de ma part présomptueux de ne point craindre que le premier mouvement ne portât le public à ne voir dans le Peuple du Pôle qu’une imagination de poète ou un jeu de romancier. Je veux donc avant tout indiquer mes sources, exposer d’où vient le récit et de qui je le tiens. Au reste, je ne demande point qu’on l’accepte, de prime abord, les yeux fermés ; je me tiendrai pour satisfait si les lecteurs partagent les sentiments successifs que j’éprouvai moi-même et qui furent l’incrédulité, puis la stupéfaction, puis la persuasion que ce que je venais de lire était possible, puis la certitude qu’il n’existait pas de raison d’en douter.

Il est un axiome qu’il faut énoncer avant d’aller plus loin puisqu’il marque dans mon esprit le point de départ de la dialectique à laquelle il conviendrait qu’on se conformât : c’est que nous prononçons avec quelque mépris les mots d’extraordinaire et d’inadmissible à propos de réalités que les progrès de l’intelligence et de ses moyens d’investigation nous permettront demain peut-être d’observer expérimentalement. Il est sûr qu’à chaque instant tous les savants et même tous les hommes frôlent dans l’ombre de leur fatale insuffisance une des innombrables vérités qui semblent chercher consciemment à les fuir ; pour se rendre maîtres de l’une d’elles, il leur eût suffi sans doute, bien souvent, d’un rien. L’humanité s’avance, mais s’avance au hasard, et les horizons les plus imprévus, brusquement, se dévoilent ; des hypothèses qu’on osait à peine échafauder dans le secret du rêve se transforment soudain en faits objectivement incontestables. Ce serait peut-être assez, par exemple, d’un infime accroissement de nos moyens d’observation télescopique où microscopique pour que, du jour au lendemain, la science, les religions et la morale fussent bouleversées.

Je me trouvais au mois de septembre de 1906 à Saint-Margaret’s Bay, village du comté de Kent, situé sur la côte du Pas de Calais, à six milles de Douvres. J’y étais venu avec l’intention d’écrire, dans la paix d’un pays que ne profanent pas encore des hordes trop nombreuses de touristes, une étude sur L’automobile et l’âme moderne. Mon travail étant à peu près terminé, je n’attendais plus pour rentrer à Paris que l’arrivée de mon illustre ami, Louis Valenton, professeur au Collège de France, membre de l’Institut. Au retour d’une longue et pénible mission paléontologique dans l’Asie du Nord, il devait prendre quelques jours de repos à Saint-Margaret’s Bay et il était entendu que, de là, nous regagnerions la France de compagnie. Le 20 au soir, je reçus un télégramme m’avertissant qu’il venait de débarquer à Liverpool. Le lendemain, je vis s’arrêter devant l’auberge où je logeais deux chariots chargés de malles, puis, quelques minutes après, Louis Valenton en personne descendit d’un antique cabriolet de louage.

Louis Valenton n’est pas seulement un savant d’une compétence indiscutée, c’est aussi un homme de goût, un artiste sensible à la beauté des paysages et qui trouve pour les vanter et les décrire des mots que bien des poètes lui envieraient. Aussi, dès le lendemain de son arrivée, il ne se contenta pas de me montrer les échantillons paléontologiques qu’il avait découverts, il me raconta ses voyages à travers les forêts de pins de la Sibérie, il me dit les immenses plaines enfouies presque toute l’année sous un linceul de neige, les paysages de désolation où avaient peine à végéter de maigres mousses et où la voix éternelle du vent était la seule chose vivante, les ravines aux flancs desquelles de formidables éboulis de rocs bleuâtres semblaient suspendre sur ceux qui s’aventuraient en ces parages la menace continuelle de leurs chutes ; il me dit les avalanches soudaines dont les échos des vastes solitudes faisaient retentir le fracas à l’infini et les cavernes qui gardaient encloses dans leurs profondeurs des ténèbres vieilles de mille siècles et où, avant de déterrer les trésors scientifiques des vestiges fossiles, il avait été obligé, parfois, de soulever un amoncellement de carcasses rongées la veille par les ours ou les loups…

L’expédition avait été féconde. En plus de squelettes bien conservés d’animaux disparus dont on n’avait jusque-là possédé que des débris insignifiants, il rapportait les os d’un être qu’on n’avait encore ni entrevu ni pressenti, et dont la découverte devait avoir d’inappréciables conséquences pour les historiens de l’évolution des espèces. Il ouvrit une caisse et en tira des os soigneusement empaquetés, numérotés et luisants sous la couche de blanc de baleine dont il les avait badigeonnés en les retirant du sol pour éviter leur pulvérisation rapide.

Puis, accroupi sur le parquet, il reconstitua le squelette, rapidement, comme font les enfants avec les jeux de patience qui, à la longue, leur sont devenus familiers. Quand ce travail fut terminé, j’eus peine à retenir un cri de stupéfaction tant la bête avait une curieuse apparence humaine, et je m’écriai un peu étourdiment, rappelant mes souvenirs du collège et certains articles feuilletés dans les revues :

— L’anthropopithèque !

Valenton sourit et secoua la tête négativement.

— Non, dit-il, ce n’est pas là l’être théorique à l’aide duquel, faute de mieux, nos savants ont essayé de combler l’abîme qui reste toujours béant entre les singes anthropomorphes et la primitive humanité !… Sans doute les pattes postérieures et la colonne vertébrale sont disposées de telle manière qu’il n’y a pas lieu de mettre en doute la possibilité d’une station verticale à peu près parfaite ; sans doute la boîte crânienne est beaucoup plus développée que chez les gorilles et même que chez certaines peuplades sauvages… Mais regardez d’un peu plus près ce squelette, considérez ce cou d’une longueur démesurée, ces dents coniques et aiguës, cette articulation de l’épaule qui ne permet pas au bras de se mouvoir autrement que dans le sens vertical, ces pattes antérieures qui se plient à l’inverse du bras humain, comme les pattes d’un chien qui nage, ces mains (j’emploie ce mot, faute de mieux) munies de six doigts peu préhensifs et probablement reliés entre eux par des membranes, cette queue énorme en forme de nageoire et, enfin, les os du bassin, si étroits, si peu humainement conformés, — et vous comprendrez qu’il ne s’agit plus du fameux ancêtre de l’homme, mais d’un reptile amphibie, hôte des marais ou des mers tertiaires et probablement ovipare…

Valenton se dirigea vers la caisse et en retira des fragments de calcaire qu’il me tendit :

— Tenez, ajouta-t-il, regardez les empreintes laissées sur les rochers où reposèrent les os de l’animal : il n’avait pas de poils et sa peau devait ressembler étrangement à celle des lézards, telle qu’elle nous apparaît sous le grossissement de la loupe.

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