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Le Guaranis

Gustave Aimard1864

I

LA PREMIÈRE CAMPAGNE.

Descendu à terre pour chasser aux environs de la baie de Barbara, près le cap Horn, j'avais été surpris avec deux de mes compagnons, enlevé, fait prisonnier par les Patagons, et j'avais eu la douleur d'assister, du haut d'une falaise assez élevée, au départ du baleinier à bord duquel je m'étais embarqué, au Havre, en qualité de harponneur, et qui, après des recherches infructueuses pour nous retrouver, s'était enfin décidé à remettre à la voile et à fuir au plus vite ces plages inhospitalières où il était contraint d'abandonner trois hommes de son équipage.

Ce fut avec un serrement de cœur inexprimable et les yeux baignés de larmes que je vis se confondre avec l'horizon les voiles blanches du navire sur lequel j'avais, pendant deux ans, été si heureux, au milieu d'hommes que j'aimais et auxquels me rattachaient les liens indissolubles de la patrie.

Lorsque, comme une aile d'alcyon, le navire se fut effacé au loin, que la mer fût redevenue solitaire, je me laissai tomber sur le sol en proie à un sombre désespoir, accusant le ciel de mon malheur et résolu à mourir plutôt que de rester esclave des barbares aux mains desquels j'étais tombé.

Chose étrange! Ce navire, dont je pleurais d'être séparé, était condamné à subir un sort plus horrible encore que celui qui m'attendait parmi les sauvages, et sa fin devait être enveloppée d'un mystère impénétrable. Ainsi que je l'appris plus tard, à mon retour en France, on ne reçut jamais aucunes nouvelles de lui ni des hommes qui le montaient.

Sans doute, comme tant d'autres, hélas! Surpris par le brouillard, il aura heurté une banquise, et son vaillant équipage aura été enseveli sous les flots glacés de la mer Polaire!

Dieu, dont les desseins sont impénétrables à la raison humaine, voulait donc, en me séparant ainsi brusquement de mes compagnons, me sauver de la mort terrible à laquelle il les avait condamnés!

Mais alors tout entier à ma douleur, ne songeant qu'à l'affreuse position dans laquelle je me trouvais tout à coup jeté, et à celle plus affreuse encore, sans doute, à laquelle me réservaient les sauvages féroces dont j'étais si fatalement devenu l'esclave, je me tordais sur le sable de la plage avec des cris de douleur impuissante et des hurlements de bête fauve.

Deux heures plus tard, dépouillés de tous nos vêtements et attachés par les poignets à la queue des chevaux des Patagons, nous étions entraînés à coups de fouet dans l'intérieur des terres.

Les Patagons, sur le compte desquels on s'est plu à raconter tant de fables, ne sont ni aussi grands de taille ni aussi méchants de caractère qu'on les représente.

Comme tous les peuples nomades et imprévoyants, ils mènent une existence précaire et misérable, ne demeurant stationnaires au même endroit qu'autant que leurs chevaux trouvent à paître une herbe rare et à demi gelée, et souffrant sans se plaindre les plus effroyables privations.

Ces sauvages, qui croupissent dans la plus abjecte barbarie, n'ont conservé des instincts nobles de l'homme qu'un amour de l'indépendance poussé à la plus extrême limite. Le moindre joug leur pèse; plutôt que de consentir à se courber sous la volonté d'un chef quelconque, ils préfèrent s'exposer aux plus dures alternatives d'un exil cruel loin des membres de leur tribu.

Bien que mes compagnons et moi nous fussions traités avec une douceur relative par ces hommes incultes, cependant la vie que nous menions avec eux était horrible, tellement horrible que, six mois à peine après notre capture, un de mes compagnons était devenu fou furieux, et l'autre avait été poussé au suicide par le désespoir, et s'était pendu pour mettre un terme à ses maux.

Je restai donc seul, privé de la dernière consolation que j'avais eue jusqu'alors, celle de causer avec mes compagnons, de leur parler de la patrie perdue, de les encourager, et d'être à mon tour encouragé par eux à souffrir avec patience cette affreuse captivité, dont je ne pouvais prévoir la fin.

Cependant, une réaction singulière s'était opérée dans mon esprit: presque à mon insu, l'espoir de la délivrance s'était glissé dans mon cœur.

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