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La Chèvre Jaune

Paul de Musset1848

TOME PREMIER.

CHAPITRE I.

On fait, en Sicile, une grande consommation de lait de chèvre. Tous les matins, quantité de troupeaux descendent des montagnes et parcourent les villes en distribuant le lait de maison en maison. Le dormeur, réveillé par le son joyeux des clochettes, ouvre sa fenêtre et s'amuse à regarder ces escadrons de nourrices qui apportent dans leurs mamelles le remède des poitrines malades et le déjeuner des enfants sevrés. Les chèvres possèdent la mémoire spéciale des localités. Le troupeau s'arrête avec un instinct merveilleux devant chaque porte où il y a un chaland, et la nourrice chargée d'alimenter la maison se détache aussitôt de la bande pour venir se faire traire avec un air soumis et grave, comme si elle comprenait l'importance de ses fonctions. Les chevriers, n'ayant pas de coups à donner ni de cris à pousser comme les conducteurs de boeufs, sont des gens d'humeur douce qui gagnent leur vie sans beaucoup de fatigue, finissent leur journée de bonne heure, et vivent plutôt en associés qu'en maîtres avec leurs compagnes cornues.

En 1842, il y avait, dans la pauvre ville de Syracuse, un petit chevrier âgé de seize ans, qu'on appelait Cicio, par diminutif de Francesco. Il conduisait six mères chèvres, et comme chacune lui fournissait trois verres de lait à un grano, il gagnait dix-huit grani par jour, c'est-à-dire à peu près quinze sous de France. C'eût été un fort gros revenu si ses pratiques l'eussent payé exactement; mais il fallait faire crédit, sous peine de ne rien vendre, et le numéraire étant rare en Sicile, un bon tiers des consommateurs remettaient le paiement de semaine en semaine. Ajoutez à ces banqueroutes l'obligation où était Cicio de nourrir sa vieille mère, et vous comprendrez pourquoi il n'était pas vêtu comme un prince et ne mangeait point d'ortolans. Habitué au régime sobre de la montagne, le petit chevrier mordait avec appétit dans un morceau de pain assaisonné d'un oignon. Son costume se composait d'un pantalon de toile si court des jambes, qu'on pouvait à la rigueur l'appeler culotte, et d'une veste qu'il portait pliée sur l'épaule en manière de manteau à l'espagnole. Ses chaussures étaient deux semelles en peau de buffle attachées par des ficelles, et son unique coiffure la forêt de cheveux hoirs que la nature lui avait donnée. Avec si peu de recherche dans sa mise, Cicio plaisait cependant à cause de sa bonne mine, car il descendait d'une race moitié grecque et moitié normande, renommée pour sa beauté. Quand il s'arrêtait sur le seuil d'une porte à causer avec quelque femme de chambre, il s'appuyait du coude sur la muraille, en croisant ses jambes comme le Joueur de flûte antique, et ses attitudes offraient cette grâce naturelle dont les arts cherchent sans cesse l'imitation. Sans aucune éducation, Cicio savait un peu par ouï-dire l'histoire de son pays, et logeait pêle-mêle, dans les magasins déserts de sa mémoire, les noms du siècle de Hiéron, les récits des marins de Catane, ceux des paysans du mont Rosso, et les instructions paternelles de son curé. Il était heureux, sans désirs et sans soucis. Le choléra de 1837 lui avait enlevé son père, et depuis ce jour il avait accepté, quoique enfant, les charges et le travail d'un homme. Avant l'aurore, il appelait ses chèvres et descendait du hameau de Floridia, pour aller vendre son lait à Syracuse. Les fillettes alertes qu'il rencontrait l'agaçaient souvent au passage.

—Qu'est-ce que tu me rapporteras de la ville? lui criait-on.

—Je te rapporterai des nouvelles de l'amphithéâtre, et je te dirai si les soldats de Naples gardent toujours la porte.

—Don Cicio, disait une autre plus hardie, quand donc commenceras-tu à faire ton lit de noces?

—Quand j'aurai usé autant de nattes de jonc que tu as de dents de sagesse.

Et il poursuivait son chemin sans regarder à droite ni à gauche.

Cicio avait une amie. C'était une petite chèvre jaune qui se prélassait en marchant comme si elle eût porté des souliers de satin. Elle s'appelait Gheta, c'est-à-dire Marguerite. Gheta aimait passionnément son jeune maître; tantôt elle le suivait comme un chien, tantôt elle prenait les devants au galop, comme si elle eût voulu fuir bien loin, puis elle s'arrêtait pour attendre son ami. Elle jouait avec les chevreaux et respectait les nourrices, mais elle n'avait pas encore voulu des embarras de la maternité. Cette position exceptionnelle dans une société où tout le monde avait des devoirs à remplir n'eût pas convenu à tous les chevriers de la montagne. C'était par une permission particulière du maître que Gheta n'était pas sollicitée de renoncer à un état contraire aux intérêts de la maison. Touchée sans doute de l'indulgence de Cicio, qui ne voulait pas contraindre ses inclinations, elle payait en gentillesse et en gaîté, l'écot plus sérieux et plus utile que fournissaient les autres chèvres; aussi apprenait-elle à faire de jolis tours, comme de se dresser sur ses pieds de derrière, ou de sauter par dessus un bâton. Personne ne lui enviait sa position de favorite, tant il y avait de sagesse dans le troupeau. Cicio avait des faiblesses marquées pour Gheta. Il cueillait pour elle les feuilles de vigne les plus vertes, et lui peignait la crinière avec plus de soin qu'il n'en mettait à se coiffer lui-même. Peut-être cette tendresse réciproque était-elle cause à la fois de l'indifférence du petit chevrier pour les agaceries des jeunes filles, et de l'éloignement de Gheta pour le mariage; car le coeur n'est jamais plus en sûreté contre le trouble des passions que lorsqu'il trouve dans un sentiment doux et pur une occupation suffisante.

Un jour de printemps, Cicio descendait de la montagne pour aller vendre son lait, et saluait le soleil levant à la façon des oiseaux, en chantant à plein gosier. La pluie avait changé en torrents les ruisseaux qui se jettent dans l'Anapo. Un bourgeois de Syracuse, qui revenait de la campagne sur son âne, se trouva pris dans l'un de ces ruisseaux débordés, et sans pouvoir ni avancer ni reculer. Avec l'entêtement et la patience qui caractérisent son espèce, l'âne, immobile au milieu de l'eau, recevait les coups sans broncher, bien décidé à attendre que le torrent se fût retiré. Le bourgeois ayant brisé sa baguette sur le cou de la bête, ne savait plus quel parti prendre, lorsqu'il aperçut au loin notre chevrier, suivi de son petit troupeau. Cicio, entendant des cris de détresse, accourut au secours du voyageur malheureux. Il releva son pantalon au-dessus des genoux et vint prendre l'âne par la bride pour l'obliger à passer le torrent, après quoi le signor et le chevrier se mirent à causer ensemble tout en cheminant.

Mast'-André, c'était le nom du bourgeois, exerçait à Syracuse la profession de notaire. Sa charge lui rapportait par année quatre mille tari, c'est-à-dire dix-huit cents livres; aussi avait-il maison de ville, maison de campagne, et boutique dans la rue Maestranza. Il avait en outre deux servantes à ses gages, deux clercs mal payés, plus un âne en toute propriété. D'ailleurs, au large chapeau de paille qui couvrait son énorme tête, à son ventre proéminent, qui sortait de son manteau, à ses jambes courtes, à ses souliers de castor, à son air majestueux, on le reconnaissait à cinquante pas de distance pour un homme riche et bien nourri.

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