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L'Arcadie

Bernardin de Saint-Pierre1781

Ce livre n’offre que le commencement d’une sorte d’épopée que Bernardin de Saint-Pierre n’a pas achevée ; ce premier fragment serait mieux nommé les Gaules. Le lecteur remarquera sans peine le rapport de ces pages avec celles du Télémaque, qui les a inspirées. Châteaubriand, dans les Martyrs, a animé de même toute cette mythologie par le contraste de ses peintures admirables des hommes et des choses dont le christianisme se glorifie.

Un peu avant l’équinoxe d’automne, Tirtée, berger d’Arcadie, faisait paître son troupeau sur une croupe du mont Lycée qui s’avance le long du golfe de Messénie. Il était assis sous des pins, au pied d’une roche, d’où il considérait au loin la mer agitée par les vents du midi. Ses flots, couleur d’olive, étaient blanchis d’écume qui jaillissait en gerbes sur toutes ses grèves. Des bateaux de pêcheurs, paraissant et disparaissant tour à tour entre les lames, hasardaient, en s’échouant sur le rivage, d’y chercher leur salut, tandis que de gros vaisseaux à la voile, tout penchés par la violence du vent, s’en éloignaient dans la crainte du naufrage. Au fond du golfe, des troupes de femmes et d’enfants levaient les mains au ciel, et jetaient de grands cris à la vue du danger que couraient ces pauvres mariniers, et des longues vagues qui venaient du large se briser en mugissant sur les rochers de Sténiclaros. Les échos du mont Lycée répétaient de toutes parts leurs bruits rauques et confus avec tant de vérité, que Tirtée parfois tournait la tête, croyant que la tempête était derrière lui, et que la mer brisait au haut de la montagne. Mais les cris des foulques et des mouettes qui venaient, en battant des ailes, s’y réfugier, et les éclairs qui sillonnaient l’horizon, lui faisaient bien voir que la sécurité était sur la terre, et que la tourmente était encore plus grande au loin qu’elle ne paraissait à sa vue. Tirtée plaignait le sort des matelots, et bénissait celui des bergers, semblable en quelque sorte à celui des dieux, puisqu’il mettait le calme dans son cœur et la tempête sous ses pieds. Pendant qu’il se livrait à la reconnaissance envers le ciel, deux hommes d’une belle figure parurent sur le grand chemin qui passait au-dessous de lui, vers le bas de la montagne. L’un était dans la force de l’âge, et l’autre encore dans sa fleur. Ils marchaient à la hâte, comme des voyageurs qui se pressent d’arriver. Dès qu’ils furent à la portée de la voix, le plus âgé demanda à Tirtée s’ils n’étaient pas sur la route d’Argos. Mais le bruit du vent dans les pins l’empêchant de se faire entendre, le plus jeune monta vers ce berger, et lui cria :

« Mon père, ne sommes-nous pas sur la route d’Argos ?

— Mon fils, lui répondit Tirtée, je ne sais point où est Argos. Vous êtes en Arcadie, sur le chemin de Tégée ; et ces tours que vous voyez là-bas, sont celles de Bellémine. »

Pendant qu’ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche, s’en approcha pour jouer avec elle ; mais la chèvre, effrayée à la vue de cet animal dont les yeux étaient tout couverts de poils, s’enfuit vers le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune homme rappela son chien, qui revint aussitôt à ses pieds, baissant la tête et remuant la queue ; il lui passa une laisse autour du cou ; et, priant le berger de l’arrêter, il courut lui-même après la chèvre qui s’enfuyait toujours : mais son chien le voyant partir, donna une si rude secousse à Tirtée, qu’il lui échappa avec la laisse, et se mit à courir si vite sur les pas de son maître, que bientôt on ne vit plus ni la chèvre, ni le voyageur, ni son chien.

L’étranger, resté sur le grand chemin, se disposait à aller vers son compagnon, lorsque le berger lui dit :

« Seigneur, le temps est rude, la nuit s’approche, la forêt et la montagne sont pleines de fondrières où vous pourriez vous égarer. Venez prendre un peu de repos dans ma cabane, qui n’est pas loin d’ici. Je suis bien sûr que ma chèvre, qui est fort privée, y reviendra d’elle-même, et y ramènera votre ami, s’il ne la perd point de vue. »

En même temps, il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit à défiler, par un sentier, vers le haut de la montagne. Un grand bélier marchait à la tête de ce troupeau ; il était suivi de six chèvres dont les mamelles pendaient jusqu’à terre ; douze brebis accompagnées de leurs agneaux déjà grands, venaient après ; une ânesse avec son ânon fermaient la marche.

L’étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cents pas, par une pelouse découverte, parsemée çà et là de genêts et de romarins ; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d’un chien ; bientôt après, ils virent venir au-devant d’eux le barbet, suivi de son maître, qui portait la chèvre blanche sur ses épaules. Tirtée dit à ce jeune homme :

« Mon fils, quoique cette chèvre soit la plus chérie de mon troupeau, j’aimerais mieux l’avoir perdue, que de vous avoir donné la fatigue de la reprendre à la course : mais vous vous reposerez, s’il vous plaît, cette nuit chez moi ; et demain, si vous voulez vous mettre en route, je vous montrerai le chemin de Tégée, d’où on vous enseignera celui d’Argos. Cependant, seigneurs, si vous m’en croyez l’un et l’autre, vous ne partirez point demain d’ici. C’est demain la fête de Jupiter, au mont Lycée. On s’y rassemble de toute l’Arcadie et d’une grande partie de la Grèce. Si vous y venez avec moi, vous me rendrez plus agréable à Jupiter quand je me présenterai à son autel, pour l’adorer, avec des hôtes. »

Le jeune étranger répondit :

« O bon berger ! nous acceptons volontiers votre hospitalité pour cette nuit ; mais demain, dès l’aurore, nous continuerons notre route pour Argos. Depuis longtemps nous luttons contre la mer, pour arriver à cette ville fameuse dans toute la terre, par ses temples, par ses palais, et par la demeure du grand Agamemnon. »

Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont Lycée vers l’orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond, coulait un ruisseau appelé Achéloüs, qui allait se jeter dans le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles couvertes d’aulnes et de tilleuls. Le tronc d’un vieux saule renversé par le temps, servait de pont à l’Achéloüs, et ce pont n’avait pour garde-fous que de grands roseaux, qui s’élevaient à sa droite et à sa gauche : mais le ruisseau, dont le lit était semé de rochers, était si facile à passer à gué, et on faisait si peu d’usage de son pont, que des convolvulus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles en cœur et de fleurs en cloches blanches.

A quelque distance de ce pont, était l’habitation de Tirtée. C’était une petite maison couverte de chaume, bâtie au milieu d’une pelouse. Deux peupliers l’ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi, une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l’escalier qui conduisait par dehors à l’étage supérieur.

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