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Histoire de ma jeunesse

George Sand1855

FRANÇOIS ARAGO.

ALEX. DE HUMBOLDT

INTRODUCTION

Je remplis, avec trop de confiance peut-être et sans consulter la mesure de mes forces, un douloureux devoir. Invité, par la bienveillance d’une famille qui m’est chère, à placer quelques pages en tête de la Collection des œuvres de l’homme illustre dont l’amitié, pendant près d’un demi-siècle, a contribué au bonheur de ma vie, je devrais m’excuser sans doute de céder à une pareille demande ; mais il n’y a point ici de place pour les préoccupations littéraires ou les réserves de la modestie : il s’agit de déposer sur une tombe récemment fermée l’hommage de mon admiration et de ma vive reconnaissance.

Arago, mon confrère à l’Académie des sciences de l’Institut de France, la douce et constante habitude qu’il avait de m’entretenir de ses travaux et de ses projets scientifiques, m’ont procuré l’avantage d’observer de près, je ne dirai pas le développement des facultés de ce puissant esprit, mais leur application progressive aux grandes découvertes qui lui sont dues. J’essaierai donc, sans écrire un Éloge ou une Notice biographique, de mettre à profit la connaissance que je possède de tous les matériaux réunis dans la Collection des œuvres de M. Arago. Je rappellerai quelle vaste étendue ont embrassée les travaux d’un seul homme dans les différentes branches des connaissances humaines ; comment, au milieu de cette variété d’objets, il tendait toujours vers un même but : à savoir, de généraliser les aperçus, d’enchaîner les phénomènes qui avaient paru longtemps isolés, d’élever la pensée vers les régions les moins accessibles de la philosophie naturelle.

L’action des forces, manifestée dans la lumière, la chaleur, le magnétisme et l’électricité, aussi bien que dans le jeu des combinaisons et des décompositions chimiques, appartient à la série des mystérieux effets sur lesquels les brillantes découvertes du XIXe siècle ont jeté une clarté inattendue. Dans le champ de ces glorieuses conquêtes, M. Arago s’est placé parmi les grands physiciens de notre époque. À la fois ardent à découvrir et circonspect dans les conclusions qui pouvaient dépasser la portée des résultats partiels, il aimait surtout à indiquer les voies nouvelles par lesquelles on pouvait de plus en plus approcher du but, et reconnaître l’identité des causes dans des phénomènes en apparence si divers.

Si de la méthode suivie par M. Arago on s’élève aux facultés puissantes qu’il mettait en jeu, on ne peut mesurer sans étonnement l’étendue qu’elles embrassaient. En même temps qu’il reculait pour les savants les bornes de la science, il avait un art merveilleux de répandre les connaissances acquises. Ainsi aucun genre d’influence ne lui échappait, et l’autorité de son nom égalait sa popularité. Il y avait cinq ans que j’étais revenu du Mexique, et que j’avais l’inappréciable avantage d’être le collaborateur de M. Gay-Lussac, avec lequel j’avais voyagé en Italie, en Suisse et en Allemagne, lorsque j’appris à connaître M. Arago, au moment où il arrivait d’Alger, en juillet 1809.

Il avait déjà parcouru les côtes d’Afrique au mois d’août 1808, après être resté longtemps prisonnier dans une citadelle d’Espagne, à la suite des importants travaux de triangulation qu’il avait effectués pour joindre les îles Baléares au continent et obtenir la longueur d’un arc de parallèle terrestre. Ce n’était pas seulement le choix honorable qu’avait fait de lui, sur les instances de Laplace, le Bureau des Longitudes, en le chargeant, en 1806, d’aller en Espagne terminer, conjointement avec M. Biot, la mesure de la méridienne de France ; c’était surtout le témoignage du plus illustre des géomètres, Lagrange, avec lequel j’avais l’honneur d’entretenir des rapports intimes, qui fixait mon attention sur M.

Arago. L’auteur de la Mécanique analytique, avec la sagacité qui marquait tous ses jugements, avait reconnu les heureuses et précoces dispositions du jeune savant. Dès l’abord, il avait été frappé en lui de cette pénétration qui, dans des problèmes complexes, fait saisir rapidement et avec netteté le point décisif. « Ce jeune homme, me disait-il souvent, ira loin. » Cette divination de Lagrange, qui était en général si sobre de louanges, est restée présente à mon esprit comme un titre de gloire bien digne d’être enregistré. Lorsque l’arrivée de M. Arago sur les côtes de France fut connue à Arcueil, embelli alors par le séjour et l’amitié de Berthollet et de Laplace, j’adressai mes félicitations au voyageur, avant qu’il eût quitté le lazaret de Marseille.

Ce fut la première lettre qu’il reçut en Europe, après avoir été exposé à tant de dangers et de souffrances pour sauver les fruits de ses observations. Je cite un fait bien peu important, parce que M. Arago, sensible au charme que l’amitié répand sur la vie, en avait conservé un vif et long souvenir. Il faisait remonter à cette époque le commencement de nos liaisons. A l’âge de vingt-trois ans, en septembre 1809, M. Arago fut élu membre de l’Académie des Sciences, par 47 suffrages sur 52 votants. Il succédait à Lalande, dont le rare mérite, trop légèrement attaqué pendant sa longue carrière, a été universellement reconnu après sa mort. Ce ne furent pas seulement de pénibles travaux astronomiques et géodésiques que l’Institut voulut récompenser par l’élection de M.

Arago ; l’attention des savants avait été attirée aussi par d’importantes recherches d’optique et de physique. M. Arago, de concert avec M. Biot, avait déterminé le rapport du poids de l’air à celui du mercure, et avait mesuré la déviation que les différents gaz font subir à un rayon de lumière. Le prisme et le cercle répétiteur ont pu dès lors fournir quelques données sur le rapport des parties constituantes de l’atmosphère et même faire connaître le peu de variabilité qu’offre ce rapport. Tel est l’admirable enchaînement des phénomènes naturels que depuis bien longtemps, par la seule mesure d’un angle de réfraction, le géomètre aurait pu prouver au chimiste que l’air atmosphérique contient moins de vingt-sept ou vingt-huit centièmes d’oxygène. La vitesse de la lumière avait été, pour M.

Arago, l’objet d’un autre travail d’astronomie physique, non moins ingénieux que le premier. Au moyen de l’application d’un prisme à l’objectif d’une lunette, il avait prouvé non-seulement que les mêmes tables de réfraction peuvent servir pour la lumière qui émane du soleil et pour celle qui nous vient des étoiles, mais en outre, ce qui jetait déjà bien des doutes sur la théorie de l’émission, que les rayons des étoiles vers lesquelles marche la terre et les rayons des étoiles dont la terre s’éloigne se réfractent exactement de la même quantité. Pour concilier ce résultat, obtenu à la suite d’observations très-délicates, avec l’hypothèse newtonienne, il aurait fallu admettre que les corps lumineux émettent des rayons de toutes les vitesses, et que les seuls rayons d’une vitesse déterminée sont visibles, qu’eux seuls produisent dans l’œil la sensation de la lumière. En considérant le genre de recherches auxquelles M.

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