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Gertrude et Veronique
—1890
GERTRUDE ET V’RONIQUE
Andr’ Theuriet
LE SECRET DE GERTRUDE
I
Sa fille a’n—e, Honorine, —lanc’e et maigre, surveillait devant la chemin’e la cuisson d'un opiat pour le teint; elle devait avoir pass’ la trentaine; la flamme du brasier —clairait — demi son visage couperos’ et ses yeux noirs encore beaux sous leurs paupi’res d’j’ fatigu’es. Un gar’on de vingt-trois ans, nomm’ Xavier, —tait assis — une table ronde devant un dessin qu'il terminait rapidement. Pr’s de lui, dans l'embrasure de la seconde fen’tre, sa s’ur cadette, Reine, les coudes sur les genoux et les mains enfonc’es dans ses —pais cheveux bruns, profitait des derni’res heures du jour pour d’vorer un roman qui absorbait toute son attention. L'ombre envahissait de plus en plus la salle, et les meubles qui la garnissaient disparaissaient noy’s dans l'obscurit—.
“Allons, fit Xavier en posant son crayon, on n'y voit plus.
“Reine, dit la s’ur a’n—e d'une voix aigre-douce, le souper ne sera jamais pr’t! — Laisse donc ton livre, tu finiras par te perdre les yeux.
Reine feuilleta les derni’res pages de son roman et releva la t’te d'un air de mauvaise humeur. — Si tu as peur pour mes yeux, r’pondit-elle, allume la lampe.
“Nous br’lons d’j’ trop d'huile, reprit s’chement Honorine, et tu sais bien que la buire doit nous faire une semaine.
“Bien parl—, ma m’re! cria une voix rude, et au m’me moment la porte entr'ouverte livra passage au fils a’n—, Gaspard de Maupri—, tandis qu'un chien de chasse vint secouer son poil mouill’ jusque sur les jupes de Reine.
Elle jeta son livre avec d’pit, et, repoussant l'—pagneul: — Emm’ne-donc ton chien, dit-elle — Gaspard, sa place est au chenil et non dans la salle.
“Tout beau, ma pr’cieuse s’ur, r’pliqua celui-ci en faisant r’sonner la crosse de son fusil sur les carreaux, Phanor n'est d’plac’ nulle part, il gagne sa journ’e, lui, et ne perd pas son temps — bayer aux corneilles!
Tout en parlant, le chasseur tira de son carnier deux vanneaux qu'il jeta sur la table: — Honorine, porte cela au garde-manger, et mets le couvert, car je meurs de faim.
Quand le fusil fut nettoy—, Gaspard releva la t’te.
“J'attends le lait que Gertrude est all’e chercher — la Louvi’re, r’pondit Honorine.
“Elle y met le temps, la cousine Gertrude! grommela Gaspard; au sortir du bois je l'ai vue de loin, trottant menu et sautillant de pierre en pierre, comme si le sable du chemin n'—tait pas digne de toucher ses pieds de princesse—. Elle se sera sans doute arr’t—e — coqueter avec le fils du fermier.
Honorine haussa les —paules.
“Fi donc! Gaspard, dit-elle, est-ce qu'une fille bien —lev’e fait attention — ces gens-l—?
Gaspard —clata de rire:
“Des paysans! fit Reine, et son minois chiffonn’ prit une expression d’daigneuse.
“Je ne parle pas pour toi, Reine, continua Gaspard, je connais tes go’ts; tu attends que le fils d'un roi vienne — deux genoux t'offrir sa main, mais Gertrude est moins ambitieuse.
“Oui, elle est peuple, soupira la cadette, et elle se replongea dans sa lecture.
“Est-ce pour moi que vous dites cela, ma m’re? reprit celui-ci d'un ton rude; pourtant si la verrerie des Bas-Bruaux a —t’ vendue en justice dix ans apr’s votre mariage avec mon p’re, je n'y suis pour rien, et vous en savez l—-dessus plus long que moi’ Vous me r’pondrez que j'aurais pu travailler aux Senades, chez les du Tertre; mais j'ai des pr’jug’s, moi aussi, et je n'aime pas — servir chez les autres!
En entendant cette br’ve repartie, la veuve releva la t’te; ses yeux rencontr’rent ceux de son fils a’n’ et une l’g—re rougeur colora ses joues fl’tries.
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