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Expiation

Dora Melegari1900

C..., 28 octobre 1878.

Tout est terminé : le testament de mon père a été ouvert, les comptes sont réglés. Je viens de signer une procuration pour faire vendre la vieille maison, mon unique héritage paternel ; j’ai écrit en même temps à ma cousine Renée de Hauteville, la seule parente qui me reste en ce monde, pour lui dire que j’accepte l’hospitalité qu’elle a la bonté de m’offrir. En le faisant, j’ai cédé aux instances de madame de Faverges et aux raisons péremptoires du notaire. Je n’ai pas assez pour vivre. De la fortune de mon père il ne reste rien ; ses voyages scientifiques, sa passion de bibliophile l’ont absorbée. L’incurie de son administration a consommé sa ruine. Toutefois j’aurais préféré rester ici, y végéter au jour le jour et attendre que, remise du coup qui m’a frappée, je puisse songer à un avenir de travail.

C’est demain que je pars. Probablement je ne reviendrai jamais dans cette demeure. Si inhospitalière, si triste qu’elle m’ait été, j’éprouve en la quittant une sorte de regret, et je revis par la pensée dans les années écoulées, tellement il est vrai que l’on s’attache aux lieux où l’on a le plus souffert ! Je me souviens, comme si c’était hier, du jour où j’y suis entrée pour la première fois. Ma marraine venait de mourir. Depuis la catastrophe qui avait brisé notre vie de famille en dispersant notre intérieur, depuis le jour fatal où ma mère avait disparu et où ma marraine m’avait emmenée comme une enfant maudite, je vivais auprès d’elle et n’avais pas revu mon père. En la perdant, j’avais perdu mon asile. Mon père m’écrivit alors de le rejoindre. J’arrivai à C... Aucune parole de bienvenue ne m’y accueillit, et dès cette heure il fut avec moi ce qu’il devait être jusqu’à celle de sa mort.

Notre vie en commun commença. Dans les premiers temps j’avais espéré un rapprochement ; je lui demandai de me permettre de lui faire la lecture, de me laisser prendre des notes pour lui. Il refusa. Néanmoins je revins à la charge, mais un jour il me traita si rudement que je n’osai plus tenter le moindre effort.

— Thérèse, me dit-il, cessez vos importunités, elles m’irritent inutilement. Vous ne pouvez m’aider en rien ; les femmes n’entendent quoi que ce soit aux choses intellectuelles et ne savent que confondre toutes les questions. Votre présence ici est déjà pénible pour moi ; n’en augmentez pas l’embarras en voulant m’imposer vos services.

J’ai beaucoup pleuré alors à ce sujet, mais c’était au commencement ; plus tard je me suis endurcie. Mon père ne m’aimait pas, il ne m’aimerait jamais. C’était un malheur, comme tout dans ma vie avait été un malheur. Il y a des personnes qui naissent marquées pour la douleur. Il faut qu’elles se résignent de bonne heure ; je m’étais résignée.

Des émotions de ces dernières semaines, il m’est demeuré une stupéfaction douloureuse qui m’empêche de rassembler mes idées. Une seule impression distincte se dégage de cet assoupissement moral : celle de mon isolement complet. Désormais je suis seule au monde, toute seule. Ce sentiment de solitude est souvent venu déjà attrister et aggraver ma situation. Mais c’est bien pis maintenant. Alors du moins mon père vivait, et bien que son cœur me fût fermé, qu’il me tînt systématiquement éloignée de lui, c’était pourtant quelqu’un à qui j’appartenais. Aujourd’hui je n’appartiens plus à personne, aucun devoir ne me réclame, aucune obligation ne me retient. Demain, mon dernier lien se brisera, quand je quitterai ce qui fut pour moi la maison paternelle. Thérèse, ma pauvre fille, te voilà libre, aussi libre qu’un oiseau du ciel. Thérèse, que feras-tu de ta liberté ?

Château de Hauteville.

Je suis arrivée à Hauteville il y a une semaine. C’était vers le soir, il tombait une pluie fine et serrée, le vent agitait les grands arbres du parc. Sur le perron du château je vis de loin une femme debout ; sa silhouette se dessinait nette et droite sur le fond lumineux du vestibule éclairé. Quand la voiture approcha, elle descendit rapidement les degrés, exposant sa tête nue à l’eau du ciel.

Ses deux mains amicalement tendues m’aidèrent à descendre, puis s’appuyèrent sur mes épaules, tandis qu’elle m’embrassait. Je sentis contre mon visage fatigué la pression de sa joue fraîche et j’entendis une voix vibrante et jeune qui me disait :

— Soyez la bienvenue, Thérèse !

Cette femme, c’était ma cousine Renée. Elle est fort jolie, grande, élancée, avec un petit air languissant dans la démarche qui lui donne une grâce de plus. Son teint est mat, ses cheveux châtains sont enroulés simplement autour de sa tête ; sur le front une frange qui tombe très bas sur les yeux. Les yeux ! voilà ce qu’elle a de plus remarquable ; ils sont grands, lumineux, d’un bleu violet ; l’expression en est singulièrement triste et forme un contraste étrange avec son visage d’enfant aux contours arrondis et légèrement indécis encore. La bouche est celle d’une personne heureuse, une bouche faite pour sourire. Voilà ce qu’est l’extérieur ; quant au reste, c’est encore l’inconnu ; mes yeux voient, mais je ne suis en état ni d’observer, ni de définir. Je ne l’avais pas revue depuis son enfance, c’était donc une étrangère en face de qui je me trouvais. Nous étions un peu embarrassées l’une vis-à-vis de l’autre. Elle me regardait d’un air à la fois curieux et timide.

— Comme vous devez avoir froid ! dit-elle enfin ; quel triste voyage !... Je suis fâchée que Robert n’ait pu aller à votre rencontre.

Elle m’installa auprès du feu, me raconta qu’elle était seule au château, que son mari était absent, qu’il ne reviendrait que dans quelques jours. Ensuite, elle me parla de sa tante de Faverges, de son frère Gontran, de leur enfance si heureuse ! Maintenant il voyageait en Afrique, elle lui écrivait de longues lettres...

Ce bavardage innocent, sortant de cette bouche enfantine, me berçait doucement : il y avait si longtemps que je n’avais entendu une voix jeune ! Telle fut notre première soirée.

Les jours suivants, elle se donna mille peines pour me distraire, me témoignant une cordialité dont je voudrais avoir la force de lui être plus reconnaissante ; puis elle s’aperçut de mon anéantissement et comprit que la meilleure charité serait de me laisser à moi-même. Je reste donc de longues heures dans ma chambre, les mains croisées autour de mes genoux, écoutant la pluie qui bat contre les vitres, regardant les brouillards se dégager lentement des forêts de sapins qui entourent Hauteville. Mes idées flottent indécises sur tout, sans se fixer sur rien. Le passé me semble un rêve douloureux dont le présent est le lamentable réveil. Quant à l’avenir, je n’y songe même pas ; il y a des années que je n’y songe plus.

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