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Derniers souvenirs d'un musicien

Adolphe Adam1859

>DERNIERS SOUVENIRS D'UN MUSICIEN

LA JEUNESSE D'HAYDN

I

Une seule fois dans l'année, le père Haydn avait l'occasion de gagner quelques florins: c'était lorsque le comte de Harrach, seigneur du village, s'apprêtait à retourner à Vienne, à l'entrée de l'hiver; il faisait alors remettre en état sa voiture de voyage, et le père Haydn n'était pas peu fier, quand la berline du comte venait se poster devant sa modeste bicoque, qu'il décorait alors du nom d'atelier de charronnage. Bien souvent il cherchait avec peine, et sans pouvoir la découvrir, quelle était la partie défectueuse de la voiture qui avait besoin de réparation. C'est que le comte de Harrach connaissait la pauvreté de notre charron, et que, lui devant protection comme à son vassal, il ne voulait pas l'humilier et avait toujours l'air de lui donner comme prix de son travail le secours annuel qui apportait un peu d'aisance dans le ménage.

Lorsque le père Mathias avait reçu de l'intendant la petite somme qu'il croyait avoir gagnée, c'était grande fête dans la maison et je dirai presque dans le village. Allons! nous voilà riches à présent; dimanche, grand concert, s'écriait le père Mathias, et le premier prélèvement qu'il faisait sur son pécule était pour aller à la ville voisine acheter les cordes de harpe qui manquaient depuis quelque temps à son instrument favori.

Nous autres Français, nous avons peine à nous imaginer un petit charron d'un obscur village, cultivant l'instrument de Labarre et de Boscha; pour qui connaît un peu les mœurs allemandes, cela n'a rien d'étonnant.

Il se serait même trouvé fort embarrassé sans la complaisance d'un de ses cousins, Frank, maître d'école à Naimbourg. Ce cousin lui prêtait quelques pièces de musique. Il se hâtait de les copier, et les ajustait assez adroitement pour son instrument. Sa femme avait une assez jolie voix; lui-même possédait une voix de ténor agréable, et souvent ils exécutaient des mélodies nationales, que leur instinct musical, si naturel aux gens de leur pays, leur faisait sur-le-champ arranger à deux voix, avec une bonne disposition d'harmonie. Il était bien rare qu'il ne se rencontrât pas, dans la foule réunie pour les entendre, un amateur pour improviser une basse sur ces deux parties, et le trio se trouvait au complet. Un jour qu'ils s'occupaient ainsi de musique, notre charron vit avec surprise son petit Joseph, à peine âgé de trois ans, venir gravement se poster à côté de lui, armé de deux petits morceaux de bois ramassés parmi les copeaux de son père, et que son imagination d'enfant lui représentait comme une parfaite imitation d'un violon et de son archet.

Le père ne fit pas d'abord trop attention à cette singerie d'enfant; mais à peine eut-il joué quelques mesures, qu'il ne put s'empêcher de rire du sang-froid et de l'aplomb imperturbable du petit Joseph. En effet, l'enfant, frottant avec la gravité d'un maître de chapelle, ses deux planchettes l'une contre l'autre, comme s'il eût en réalité tenu un instrument, indiquait parfaitement la mesure, de la tête et du pied. Il n'en fallut pas davantage au père pour reconnaître les dispositions de l'enfant pour la musique; et, de ce moment, il s'appliqua à cultiver ce goût naturel. Les progrès du petit Joseph furent rapides: il n'y avait pas de jeux ni d'amusements qui l'intéressassent autant que ses leçons de musique; au bout d'une année, il lisait sa partie de chant à livre ouvert; l'année suivante, son père lui avait acheté une petite harpe, et le concert de famille s'était augmenté d'un nouvel exécutant, faisant sa partie avec une précision et une régularité parfaites. Le petit Joseph avait grandi; il avait huit ans, et son père n'ayant pas cessé de le faire travailler la musique, son goût naturel pour cet art était devenu une passion.

Les exercices de son âge n'avaient nul attrait pour lui; son cousin Frank lui avait fait cadeau d'un violon, et, sans maître, l'enfant avait deviné le mécanisme de cet instrument, sur lequel il jouait toutes sortes d'airs, improvisant souvent une partie en tenues, pendant que sa voix se mêlait à celles de son père et de sa mère. Un dimanche, une chaise de poste s'arrête à l'entrée du village, un étranger en descend; il demande un charron pour visiter sa voiture. On le conduit à la demeure du père Mathias. C'était l'heure de l'office. Le petit Joseph était seul à la maison. Il prie l'étranger d'attendre le retour de son père qui ne peut tarder à rentrer, et la conversation s'engage entre l'enfant et le voyageur.

—C'est à papa, dit l'enfant.

—Et qu'en fait-il? reprend l'étranger.

—Comment! ce qu'il en fait? riposte l'enfant: de quel pays venez-vous donc pour ignorer ce qu'on fait d'une harpe? Tenez, je vais vous le montrer, moi. Et il va prendre sa petite harpe que son hôte n'avait pas encore aperçue, et se met à lui jouer tout son répertoire.

—Mais, c'est très-bien, cela! lui dit l'étranger de plus en plus surpris.

—Est-ce que tu sais aussi lire la musique? et, en disant ces mots, il avait tiré un rouleau de papier réglé de sa poche.

—Oh! celle que tu voudras ou plutôt celle que tu seras en état de déchiffrer.

—Je peux les déchiffrer toutes, et même les jouer sur mon violon, tenez, écoutez plutôt.

—Et l'enfant exécute la partie de premier dessus sans faire une faute. L'étranger l'attire entre ses genoux:

—Eh mais! lui dit-il, qui donc t'a montré tout cela?

—C'est papa.

—Ton père est donc musicien? il n'est donc pas charron?

—Pourquoi donc cela? répond l'enfant; est-ce qu'il n'est pas permis d'être charron et musicien? mais moi je ne serai que musicien, je ne veux pas être charron, cela fait perdre trop de temps.

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