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Cœur de panthère
—1890
CHAPITRE PREMIERUNE HÉROÏNE DU DÉSERT
Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en beautés sauvages que le territoire à l'ouest de la Nébraska, sur lequel ce déroulent les plaines de Laramie.
Pour le voyageur qui visite ces admirables contrées, ce nom de Plaines semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a dû gravir les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.
Cependant le mot est vrai, c'est bien une plaine dont il s'agit.
Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrêmes, est situé au confluent nord de la Nébraska ou Platte, avec un autre cours d'eau qu'elle absorbe.
Des sources de la Platte à ce confluent la rivière décrit un cercle immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours plusieurs chaînes de montagnes égales en hauteur.
D'un autre côté, la rivière Laramie dont la naissance est proche de la Nébraska, entoure le reste du territoire, sur un diamètre de soixante-et-quinze milles, et complète ainsi la circonférence.
Cette enclave constitue les fameuses plaines de Laramie.
Cette région n'est pas seulement une prairie monotone et stérile; on y voit des vallées fertiles, riantes, couvertes de forêts et de récoltes; des côteaux admirables et verdoyants; de gras pâturages; des cours d'eau rayonnant dans toutes les directions.
Au milieu des âpres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un Éden inattendu.
Tout autour, le colossal amphithéâtre des hautes cîmes s'élève dans sa grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beautés plus douces, plus harmonieuses des vallées; on dirait les sourcils froncés de spectateurs géants jetant un regard sévère sur les folâtreries gracieuses de la nature.
Le pic Laramie, point culminant de cette chaîne, s'élève à environ trente milles du fort qui a emprunté son nom: c'est le centre d'un paysage incomparable par sa splendeur et son immensité; la vue, que rien ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au lointain Missouri.—C'est le point de vue des Basses-Terres, en regardant l'Orient.—Au couchant c'est tout un autre aspect; à perte de vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou sombres, nues ou boisées, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout sens.—Tout un panorama de collines!
Deux de ces cîmes méritent une mention particulière: ce sont, le Roc Indépendance et la Porte-du-Diable. Ce dernier pic est un grand rocher, sur lequel n'apparaît pas la moindre trace de végétation, et qui s'élève, solitaire, à une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrême pointe est une espèce de portique, œuvre bizarre de la nature, et qui a donné son nom à toute la montagne. Là s'arrête une chaîne immense qui forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des Portes-du-Diable jaillit la rivière Sweet-water (Eaux-Douces); le bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots à travers les roches aiguës, le grondement continu des échos, tout motive le nom sinistre qui s'applique à ces mornes et imposantes solitudes.
Nous sommes en 1857-58. A cette époque, le fort Kearney, situé à environ deux cents milles du Missouri, était le settlement (établissement) le plus éloigné «du lointain Ouest.» Il est vrai que plus d'un aventurier, plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait poussé plus loin ses excursions dans le désert; il y avait des huttes de chasseurs, de squatters (défricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte, jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemées dans ces immenses solitudes ne méritaient pas le nom de settlements; la contrée ne pouvait pas être considérée comme peuplée.
Le mot de squatter implique ordinairement l'idée d'un forestier grossier et illettré. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire: mais, comme il n'y a pas de règle sans exception, on pouvait trouver, dans les plaines de la Nébraska quelques familles ayant appartenu aux classes distinguées de la société civilisée. C'étaient, pour la plupart, des gens qui avaient éprouvé des revers de fortune ou des déchirements de cœur inguérissables, et qui, fuyant le monde des villes, étaient venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.
Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.
Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une garnison d'environ trois cents hommes.
C'était là que s'organisaient les caravanes pour le Golden State (Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water, South-Pass et Fort-Hall.
Il y avait même une Héroïne demi-sauvage, demi-civilisée, dont l'histoire était une légende de la Prairie.
Manonie ou Cœur-de-Panthère, comme l'appelaient les Sauvages, était une «Face-Pâle.» Personne ne connaissait sa famille, si ce n'était un chef Pawnie, Nemona, autrement nommé Les Eaux Grondantes. Le père de Nemona l'avait enlevée à sa famille, dans l'État central d'Iowa; elle n'était alors âgée que de trois ans. Le sort de ses parents resta un sombre mystère; la jeune fille elle-même avait ignoré que le sang de la race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment où les officiers du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments.
Un notable guerrier des Pawnies, nommé Wontum, c'est à dire le Chat-Sauvage, avait demandé en mariage Cœur-de-Panthère; mais la jeune fille avait repoussé avec empressement ses prétentions amoureuses. Un noble et orgueilleux sentiment de sa supériorité native s'était élevé en elle et l'avait portée à accueillir cet aspirant sauvage avec un dédain tel que l'infortuné Wontum dût se retirer honteux et confus.
Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons déjà parlé) avait, contrairement à la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et traitait avec tous les égards possibles. Il entreprit, avec elle, d'intercéder pour Wontum auprès de la jolie transfuge; mais celle-ci n'avait plus dans le cœur un seul atome de l'esprit Indien; toutes les instances furent repoussées avec perte. Il en résulta une certaine froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une rupture complète à la suite de laquelle Cœur-de-Panthère fut invitée par Nemona à chercher asile hors de chez lui. Ce fut à dater de cette époque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.
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