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Claude et Juliette
—1880
Alfred Assollant
I
Où il est clairement prouvé que la vertu trouve toujours
sa récompense, et que le premier devoir d'un Français
est de venir au secours de la beauté.
En 1846, vivait à Paris, sur les hauteurs de la place du Panthéon, un jeune peintre d'un laideur si rare, que ses camarades l'avaient surnommé Quasimodo. Il avait le nez long et gros, les cheveux crépus, les yeux petits et enfoncés sous l'arcade sourcilière, la bouche fendue jusqu'aux oreilles, et le menton pointu. Sa taille était droite, ses bras longs et nerveux, ses mains larges et fortes, et ses pieds d'une longueur excessive.
Il était instruit, habile dans son art, plein d'esprit, de courage, et amoureux de la gloire. Un seul défaut déparait ses belles qualités et le rendait insupportable à lui-même. C'était une tristesse incurable dont il ne disait le secret à personne. Il aimait la beauté avec une passion que Phidias, Raphaël et Titien seuls ont connue, et il ne pouvait se regarder dans une glace sans frémir. Presque tous les hommes sont laids, il faut l'avouer; mais l'habitude, la vanité, l'ignorance des vrais principes de la beauté physique, le plaisir qu'on éprouve à se tromper soi même, leur cachent ordinairement cette cruelle infirmité. Malheureusement, le pauvre Quasimodo avait trop étudié son art, et il était trop sincère avec lui-même pour se faire illusion.
Un soir, ces réflexions l'ayant occupé plus que de coutume, il s'accorda un sursis, et résolut de vivre jusqu'à trente ans: à cet âge, pensa-t-il, si je n'ai ni amour ni gloire, je me tuerai. Ayant pris cette sage résolution, il vit que le temps était beau, que la lune éclairait Paris, et il alla se promener aux Champs-Élysées.
Un gros homme, orné de breloques, d'une canne et d'épais favoris, la suivait de près, en marmottant à voix basse quelques paroles que le peintre n'entendit pas, mais dont il devina le sens. La jeune fille, sans répondre, traversa la chaussée et continua sa route sur le trottoir opposé. Le gros homme la suivit et recommença son discours. Pendant ce temps, le peintre réfléchissait. «Que fait là cette femme? il est minuit. Ce n'est pas l'heure où les pensionnaires courent les rues. Cherche-telle les aventures? Mais elle fuit ce gros homme. Peut-être est-il trop gros. A quoi tient la vertu des femmes? Peut-être est-ce une femme vertueuse qui aime le clair de lune.
Il traversa la chaussée à son tour.
Il boutonna son paletot, hâta le pas, et joignit bientôt le couple qu'il suivait. Au même instant, le gros homme terminait son discours par cette péroraison décisive:
«Une chaumière et mon coeur, mademoiselle. La chaumière vaut un million.»
«Qui êtes-vous? que me voulez-vous? s'écria-t-il.
—Je suis le cousin de mademoiselle, répondit le peintre d'un ton ferme, et je vous prie de chercher fortune ailleurs.
—Le cousin! ah! ah! la plaisanterie est bonne. Vous êtes bien jeune pour un cousin, monsieur le défenseur des belles.
—Cousin ou non, dit le peintre, je vous défends de la suivre.
—Et de quel droit, mon brave?
—Du droit du plus fort.»
A ce mot, le gros homme leva sa canne sur son adversaire: celui-ci l'arracha de ses mains et la jeta au loin.
—Volontiers je m'appelle Jean Claude, et je demeure place du Panthéon, 5.
—Eh bien, Jean Claude, demain je vous enverrai mes témoins.
—C'est bon, brave homme. Je te conseille de tenir mieux ton épée que ta canne.»
Le gros homme s'éloigna en grommelant, et Jean Claude, sans s'inquiéter de ses menaces, se retourna vers sa protégée pour la rassurer.
«Qu'elle est belle! pensa le peintre. Dieux immortels! je vous remercie de m'avoir préservé du suicide!... mais quelle idée singulière de courir seule, la nuit, dans les Champs-Élysées!»
Claude fut bientôt interrompu dans ses réflexions.
«Monsieur, lui dit la jeune fille avec une grâce charmante, je vous remercie de m'avoir protégée contre ce méchant homme, et je vous prie de me pardonner la fâcheuse querelle où vous vous êtes engagé à cause de moi.
—Ne parlons pas de cette querelle, répondit-il avec émotion. Je voudrais, mademoiselle, vous donner ma vie tout entière.»
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