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Au bord du lac

1890

Émile Souvestre

À M. EUGÈNE GUIEYSSE

La marche des générations nous paraissait imprimée sur le sol même par ces dernières traces; elles racontaient à leur manière les civilisations successives, et avec ces pages déchirées du passé, on pouvait presque recomposer le livre tout entier. Depuis, ce souvenir m'est revenu souvent, et je lui dois sans doute l'idée des rapides esquisses qui composent ce volume. J'ai voulu y montrer à travers quelles épreuves l'humanité avait accompli ce progrès social que la mode nie maintenant ou feint de déplorer. Si j'ai choisi pour héros de mes récits des enfants, c'est que les vices ou les améliorations d'une société se font plus vivement sentir à eux.

L'être fort modifie toujours un peu le milieu dans lequel il est appelé à vivre; l'être faible le subit. L'Esclave, le Serf et l'Apprenti sont comme les symboles de trois sociétés qui se sont succédé. J'ai pensé que montrer l'avantage de chacune de ces sociétés sur la précédente, pouvait être utile à ceux qui ne se sont point encore décidés à «avoir des yeux pour ne point voir.» En regardant ce qu'était le passé, on est plus indulgent pour le présent, on attend avec plus de confiance l'avenir. Je vous envoie ce volume des bords de notre petit lac, encadré de villas à colonnades antiques, de tourelles aux créneaux innocents, de manoirs féodaux en carton-pierre et de cottages bourgeois!

ÉMILE SOUVESTRE.

Enghien-Montmorency.

PREMIER RÉCIT.L'ESCLAVE.

§ 1.

Les maîtres du monde avaient trouvé une nouvelle nation à réduire: ce coin de terre tout couvert de magiques forêts, et que protégeaient des dieux inconnus, était enfin soumis; on allait voir ce peuple de l'Armorique, si merveilleux par sa force, si étrange dans ses mœurs, dans son culte, et c'était courbé sous la domination romaine qu'il allait apparaître!

Vers la quatrième heure (dix heures du matin), les promeneurs se rangèrent sur deux haies: le cortége de prisonniers commençait à passer sous la porte Aurélia et à traverser les rues de la ville.

Je ne sais si la vue de tant de misères n'émut point secrètement ces Romains avides de spectacle et de domination; mais on n'aperçut dans la foule aucun témoignage de pitié: aucun œil ne se baissa, aucune plainte compatissante ne se fit entendre.

Cependant, parmi les milliers de victimes qui traversaient Rome, il s'en trouvait une dont la figure se montrait plus inquiète, plus souffrante encore que les autres, mais en même temps plus empreinte de dévouement et de courage. C'était celle d'une femme d'environ trente-cinq ans, dont le regard ne quittait pas l'enfant qui marchait à ses côtés. Tout ce que le cœur d'une mère peut contenir d'angoisses était exprimé dans ce regard; mais, outre la douleur qui se laissait voir également dans l'œil de chaque mère, on y trouvait je ne sais quelle sainte énergie. L'histoire de cette pauvre femme était à peu près celle de toutes ses compagnes.

Elle avait vu mourir à ses côtés son mari et l'aîné de ses fils; puis, elle et le plus jeune avaient été faits prisonniers. Mais les pertes douloureuses qu'elle avait faites n'avaient diminué en rien l'activité de sa sollicitude maternelle; elle oubliait ses chagrins pour ne songer qu'à son enfant. Sans doute elle avait plus et mieux aimé que les autres, car il n'y a que les cœurs d'élite qui restent ainsi dévoués et forts aux heures d'agonie. Cette femme s'appelait Norva. Son fils Arvins, âgé d'une douzaine d'années, marchait silencieusement auprès d'elle. Son pas ferme et grave, sa résignation muette, son expression calme attestaient fortement son origine.

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