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Au bon soleil
Paul Arène1881
CONTES PROVENÇAUX
LA MORT DE CARMENTRAN.
— Bonsoir à tous, et la compagnie !
— Tiens, Lenthéric ! comment va, Lenthéric ? Vous prendrez bien avec nous un verre de vin et un biscuit.
— Perdigal ? Nous l’avons laissé à Manosque avec un chargement de faïence d’Apt…
— … Et son carmentran ?
— Naturellement, puisque nous sommes en carnaval. Un carmentran superbe, haut de huit pieds, doré comme un soleil, et qui a dans le corps un demi-quintal de paille. Perdigal le trimballe depuis huit jours à l’avant de sa charrette et compte le brûler ici.
— Alors, Perdigal pourrait arriver cette nuit ou demain ?
— Après demain plutôt, juste pour le mercredi des cendres. Et maintenant le verre est versé à l’amitié.
— Tu dis, Pierre-Antoine…?
— Je dis qu’il fait mauvais pour les gavots se marier avec des Provençales, et que si Lenthéric veut savoir quand arrivera le cousin, il n’a qu’à le demander à sa femme.
— Tu as la langue longue, Pierre-Antoine.
— Et pas la vue courte, maître Arnaud ! c’est ce qui m’a permis à mon dernier voyage, de distinguer de loin deux charrettes arrêtées sur le bord de la route et quelqu’un qui ressemble à Perdigal entrer avec une femme dans un bastidon que vous savez, le premier à gauche après le pont du Jabron, entre la chaussée et la rivière.
— Le bastidon de Lenthéric ?
— Je ne sais pas si le bastidon est à Lenthéric, mais, sûrement la femme est sienne.
Le petit homme roux ne mentait point ; bientôt l’événement prouva que Lenthéric avait eu tort d’aller chercher femme en Provence.
Voici comment le mariage s’était fait :
— Je repasserai dans trois semaines, dit Perdigal.
— Tu peux, répondit Lenthéric.
Trois semaines après, jour pour jour, les blocs étaient prêts. Un travail de Romain ! Il avait fallu, pour les isoler, peiner de l’aube à la nuit, faire jouer le pic et la poudre, tout en s’aidant des fissures naturelles bourrées d’humus, où les racines des buis et des lavandes prolongeaient leurs longs filaments, fissures que Lenthéric avait étudiées et dont il sut profiter en maître ouvrier.
Tout Saint-Domnin voulut admirer ces blocs.
Les bonnes gens en calculaient le poids, s’étonnant qu’un seul homme pût venir à bout de deux pareils morceaux ; le principal du collège affirmait qu’à les voir se détacher ainsi, en haut du plateau, sur l’horizon, vous auriez dit des pierres druidiques.
Damase frères s’en rapportaient à Lenthéric. Lenthéric s’arrêta à cette dernière solution comme plus prudente : un bloc brut ne craint rien, tandis que pour une pierre travaillée, avec le peu de soins des charretiers et des manœuvres, un accident est toujours à craindre. Peut-être aussi Lenthéric voyait-il avec plaisir une occasion d’aller faire un tour en Provence. Pour les Provençaux de la Provence montagnarde, la vraie Provence, celle du chêne-vert et de l’olivier, des tambourins et des belles filles, apparaît comme une sorte de terre sacrée. Les enfants tout petits en rêvent, et quiconque y a passé un an ou deux rapporte de là-bas les douces façons de parler qu’il gardera toute sa vie. Lenthéric ne connaissait du monde que sa carrière, étroit plateau battu par les vents, et Saint-Domnin si noir dans ses noires murailles au fond du cirque des rochers blancs que remplit d’un bruit éternel le cours torrentueux de la Durance.
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