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Ainsi parlait Zarathoustra
Friedrich Nietzsche1883
Par Frédéric Nietzsche.
PREMIÈRE PARTIE
LE PROLOGUE DE ZARATHOUSTRA
Lorsque Zarathoustra eut atteint sa trentième année, il quitta sa patrie et le lac de sa patrie et s'en alla dans la montagne. Là il jouit de son esprit et de sa solitude et ne s'en lassa point durant dix années. Mais enfin son coeur se transforma, - et un matin, se levant avec l'aurore, il s'avança devant le soleil et lui parla ainsi:
"O grand astre! Quel serait ton bonheur, si tu n'avais pas ceux que tu éclaires?
Depuis dix ans que tu viens vers ma caverne: tu te serais lassé de ta lumière et de ce chemin, sans moi, mon aigle et mon serpent.
Mais nous t'attendions chaque matin, nous te prenions ton superflu et nous t'en bénissions.
Voilà pourquoi je dois descendre dans les profondeurs, comme tu fais le soir quand tu vas derrière les mers, apportant ta clarté au-dessous du monde, ô astre débordant de richesse!
Je dois disparaître ainsi que toi, me coucher, comme disent les hommes vers qui je veux descendre.
Bénis-moi donc, oeil tranquille, qui peux voir sans envie un bonheur même sans mesure!
Bénis la coupe qui veut déborder, que l'eau toute dorée en découle, apportant partout le reflet de ta joie!
Ainsi commença le déclin de Zarathoustra.
Zarathoustra descendit seul des montagnes, et il ne rencontra personne. Mais lorsqu'il arriva dans les bois, soudain se dressa devant lui un vieillard qui avait quitté sa sainte chaumière pour chercher des racines dans la fôret. Et ainsi parla le vieillard et il dit à Zarathoustra:
"Il ne m'est pas inconnu, ce voyageur; voilà bien des années qu'il passa par ici. Il s'appelait Zarathoustra, mais il s'est transformé.
Oui, je reconnais Zarathoustra. Son oeil est limpide et sur sa lèvre ne se creuse aucun pli de dégoût. Ne s'avance-t-il pas comme un danseur?
Zarathoustra s'est transformé, Zarathoustra s'est fait enfant, Zarathoustra s'est éveillé: que vas-tu faire maintenant auprès de ceux qui dorment?
Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te portait. Malheur à toi, tu veux donc atterrir? Malheur à toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps?"
Zarathoustra répondit: "J'aime les hommes."
Maintenant j'aime Dieu: je n'aime point les hommes. L'homme est pour moi une chose trop imparfaite. L'amour de l'homme me tuerait."
Zarathoustra répondit: "Qu'ai-je parlé d'amour! Je vais faire un présent aux hommes."
"Ne leur donne rien, dit le saint. Enlève-leur plutôt quelque chose et aide-les à le porter - rien ne leur sera meilleur: pourvu qu'à toi aussi cela fasse du bien!
Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu'une aumône, et attends qu'ils te la demandent!"
"Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l'aumône. Je ne suis pas assez pauvre pour cela."
A leurs oreilles les pas du solitaire retentissent trop étrangement à travers les rues. Défiants comme si la nuit, couchés dans leurs lits, ils entendaient marcher un homme, longtemps avant de lever du soleil, ils se demandent peut-être: Où se glisse ce voleur?
Ne vas pas auprès des hommes, reste dans la forêt! Retourne plutôt auprès des bêtes! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, - ours parmi les ours, oiseau parmi les oiseaux?"
"Et que fait le saint dans les bois?" demanda Zarathoustra.
Le saint répondit: "Je compose des chants et je les chante, et quand je fais des chants, je ris, je pleure et je murmure: c'est ainsi que je loue Dieu.
Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui dit: "Qu'aurais-je à vous donner? Mais laissez-moi partir en hâte, afin que je ne vous prenne rien!" - Et c'est ainsi qu'ils se séparèrent l'un de l'autre, le vieillard et l'homme, riant comme rient deux petits garçons.
Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son coeur: "Serait-ce possible! Ce vieux saint dans sa forêt n'as pas encore entendu dire que Dieu est mort!"
Je vous enseigne le Surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. Qu'avez-vous fait pour le surmonter?
Tous les êtres jusqu'à présent ont créé quelque chose au-dessus d'eux, et vous voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt retourner à la bête que de surmonter l'homme?
Qu'est le singe pour l'homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c'est ce que doit être l'homme pour le surhumain: une dérision ou une honte douloureuse.
Vous avez tracé le chemin qui va du ver jusqu'à l'homme et il vous est resté beaucoup du ver de terre. Autrefois vous étiez singe et maintenant encore l'homme est plus singe qu'un singe.
Voici, je vous enseigne le Surhumain!
Le Surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise: que le Surhumain soit le sens de la terre.
Je vous en conjure, mes frères, restez fidèles à la terre et ne croyez pas ceux qui vous parlent d'espoirs supraterrestres! Ce sont des empoisonneurs, qu'ils le sachent ou non.
Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés eux-mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée: qu'ils s'en aillent donc!
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